Piège de la prévention : traiter des problématiques individuelles à l’échelle collective

Publié le 15/06/2022 à 07:30
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Temps de lecture : 5 min

Attention

La réglementation a pu évoluer depuis la publication de cet article. Pensez à vérifier les textes en vigueur.

Dès lors qu’une alerte est levée, il n’est pas rare que l’employeur et les représentants du personnel privilégient des mesures collectives pour répondre à une problématique individuelle. Par exemple, lorsqu’un collaborateur craque, il est tentant de mettre en place une ligne d’écoute plutôt que de se pencher sur la situation particulière. Retour sur un piège courant de la prévention des risques psychosociaux.

Pourquoi tombons-nous dans ce piège ?

C’est le fruit de la perception biaisée que nous avons de la souffrance d’autrui d’une part, et la prise de décision d’autre part.

En premier lieu, il apparaît que les représentants de l’employeur mésestiment les facteurs qui contribuent à l’apparition d’une souffrance psychologique au travail. Julien Fouré et ses confrères, chercheurs à l’université de Médecine d’Angers, ont interrogé des chefs d’entreprise et des DRH. Ceux-ci ont tendance à accorder une importance disproportionnée aux caractéristiques internes d’une personne (vie privée, traits de personnalité) au détriment des facteurs situationnels (condition de travail).

On appelle ce biais cognitif l’erreur fondamentale d’attribution. Cela ne traduit pas nécessairement une mauvaise volonté, mais illustre la disposition humaine qui consiste à préférer remettre l’autre en question plutôt que soi-même, surtout s’il existe des précédents ayant déjà instauré un climat de méfiance réciproque.

En second lieu, l’employeur, comme les représentants du personnel, peuvent avoir du mal à envisager les réponses possibles :

  • la gestion des problĂ©matiques RPS s’ajoute aux tâches du quotidien et les acteurs peuvent manquer de temps Ă  consacrer Ă  ces situations dĂ©licates. Il est alors tentant de choisir des solutions prĂŞtes Ă  l’emploi qui, en apparence, permettent de dissoudre totalement le risque, mĂŞme si d’autres options moins tranchĂ©es produisent une plus grande rĂ©duction du risque au global. On parle alors de biais du risque zĂ©ro, particulièrement rĂ©pandu dans la prĂ©vention des risques liĂ©s Ă  la santĂ©, Ă  la sĂ©curitĂ© ou Ă  l’environnement ;
  • la gestion Ă  l’échelle individuelle nĂ©cessite de se confronter aux Ă©motions et Ă  la souffrance des personnes concernĂ©es, situation qui gĂ©nère de l’inconfort pour celui qui Ă©coute – parce qu’il ne sait pas comment rĂ©agir ou qu’il craint d’être mis en cause par exemple – ce qui peut faire l’objet d’un Ă©vitement qui empĂŞche l’écoute, la bonne comprĂ©hension et donc la prise de dĂ©cision Ă©clairĂ©e.

Quels en sont les effets ?

Dans le meilleur des cas, le choix d’une solution inappropriée entrainera une perte de temps et d’argent. Dans le pire des cas, cela contribuera à l’aggravation du problème initial, par exemple :

  • dans le cas d’un salariĂ© en difficultĂ© sur son poste de travail, le fait de ne pas ĂŞtre accompagnĂ© peut gĂ©nĂ©rer un sentiment de ne pas ĂŞtre reconnu en tant que personne, voire de subir une injustice, et ainsi affecter le lien avec ceux qui le reprĂ©sentent (IRP) ou qui reprĂ©sentent son employeur (RH, encadrement). Cette dĂ©gradation du lien de confiance peut Ă©galement atteindre les collègues qui ne seraient pas directement concernĂ©s, mais qui seraient tĂ©moins de la situation ;
  • dans le cas d’un salariĂ© harcelant ses collègues, l’absence de sanction ou de recadrage (avec ou sans enquĂŞte), constitue un encouragement tacite Ă  perpĂ©tuer les comportements dĂ©viants.

Comment agir avec discernement ?

Le concours d’un expert pour évaluer la situation et les risques réels qu’elle comporte peut s’avérer très utile, notamment si :

  • l’entreprise n’a jamais Ă©tĂ© confrontĂ©e Ă  ce type de difficultĂ© ;
  • les acteurs devant prendre part Ă  sa rĂ©solution manquent de formation (notions de sciences humaines, de droit du travail, etc.), de temps ou ne se sentent simplement pas en mesure d’assumer la charge Ă©motionnelle associĂ©e Ă  la situation particulière ;
  • la situation est particulièrement dĂ©licate, parce que des salariĂ©s protĂ©gĂ©s sont impliquĂ©s, qu’il existe des conflits d’intĂ©rĂŞt ou encore parce que d’autres solutions ont Ă©tĂ© mises en Ĺ“uvre mais n’ont pas permis d’amĂ©liorer la situation.

Dans un second temps :

  • l’expert sera en mesure de conseiller sur les diffĂ©rentes pistes de solutions possibles, leurs avantages et leurs angles morts ;
  • les acteurs impliquĂ©s seront plus Ă  mĂŞme de prendre des dĂ©cisions Ă©clairĂ©es et de les appliquer, avec ou sans le concours d’une aide extĂ©rieure.

En conclusion, les actions à l’échelle individuelle et collective ne s’excluent pas. Pour agir avec discernement, la clé consiste à accepter une dépense de temps, d’argent et d’énergie qui permettra d’évaluer le risque, de choisir des solutions appropriées et d’économiser par la suite. En matière de prévention, le devoir de tous consiste non pas à solutionner chaque problème avec 100 % de succès, mais bien à éviter de faire preuve de négligence.

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Références
Foure, J., Vincent, F., Cade, C., Bellanger, W., Petit, A. & Begue, C. (2019). Perceptions par leurs employeurs des salariés en situation de souffrance psychique liée au travail. Archives des Maladies Professionnelles et de l'Environnement, 80 (1).
Edward E. Jones & Victor A. Harris (1967). The attribution of attitudes, Journal of Experimental Social Psychology, 3(1),‎ p. 1–24
Lev Virine & Michael Trumper, (2016). Project Think : Why Good Managers Make Poor Project Choices. Oxon Routledge Press.
Raue, M. & Schneider, E. (2019). Psychological Perspectives on Perceived Safety: Zero-Risk Bias, Feelings and Learned Carelessness in Perceived Safety : A Multidisciplinary Perspective. Springer Press.
Leaf Van Boven, GeorgeLoewenstein, DavidDunning and Loran F.Nordgren (2013). Changing Places: A Dual Judgment Model of Empathy Gaps in Emotional Perspective, Advances in Experimental Social Psychology, 48, p. 117-171
George Loewenstein (2005). Hot-cold empathy gaps and medical decision making. Health Psychology, 24 (4), p. 49-56

Auteur Emma Pitzalis
Emma Pitzalis

Psychologue clinicienne - Consultante

Psychologue depuis 10 ans, Emma met son expérience de terrain au service des préventeurs, RH et élus, souvent en première ligne et eux aussi fragilisés.

Son objectif : leur transmettre des outils …

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