Médiation collective : éclairages sur cet outil de résolution des situations conflictuelles
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PlĂ©biscitĂ©e pour solutionner des conflits interpersonnels, la mĂ©diation peut aussi ĂŞtre utilisĂ©e pour apaiser des tensions collectives. Deux mĂ©diateurs en entreprise, Julie Fritsch et Michael Copsidas, nous apportent leurs Ă©clairages sur le sujet.Â
Les interviewés
Consultante en relations sociales, médiatrice en entreprise et formatrice, Julie Fritsch intervient dans la prévention et dans la gestion des situations conflictuelles au travail. Avocate de formation, elle a développé une expertise en dialogue social et en droit du travail et s’est formée en parallèle aux modes alternatifs de résolution des conflits.
Médiateur en entreprise, Michael Copsidas s’est spécialisé dans la résolution de conflits et, notamment, entre associés. Il accompagne par ailleurs les entrepreneurs dans le développement de leur activité. ESSEC de formation, Michael Copsidas a fait sa carrière dans la presse puis en tant qu’entrepreneur, en ayant cofondé plusieurs sociétés Internet.
Dans quelles situations la médiation collective est-elle indiquée ?
Julie Fritsch : De manière gĂ©nĂ©rale, une mĂ©diation, qu’elle soit collective ou individuelle, a tout son sens dans les situations conflictuelles ou de tensions, quand le dialogue est devenu difficile, voire impossible, lorsque l’aspect Ă©motionnel et relationnel crĂ©e des dysfonctionnements. L’entreprise est un terreau favorable Ă l’émergence de conflits, il faut dĂ©culpabiliser Ă ce sujet (personnalitĂ©s diffĂ©rentes, contextes de changements, objectifs forts, etc.) ! Le tout, c’est d’éviter l’escalade. Concernant les situations collectives, nous sommes souvent sollicitĂ©s dans le cas :Â
- d’une équipe avec un climat délétère, une mauvaise ambiance dont on a du mal à déterminer les causes ;
- d’un conflit entre deux équipes distinctes ;
- d’une équipe divisée en clans ;
- d’un CODIR qui dysfonctionne, rendant les décisions de plus en plus difficiles à prendre ;
- d’un CSE avec des membres qui ne s’entendent plus, paralysant ainsi le dialogue social au sein de l’entreprise.
Michael Copsidias : Dans le cas de « clans », nous avons souvent des personnes qui disent « il suffit de faire partir cette personne pour rĂ©soudre le problème », mais ce n’est pas si simple. Il faut ĂŞtre vigilant, car il peut y avoir des tentatives de manipulation (par exemple des collaborateurs qui incriminent le manager dans l’espoir d’obtenir son poste). Mais la plupart du temps, la problĂ©matique est systĂ©mique. Nous pouvons avoir des contextes de transformation et/ou de risques psychosociaux.Â
Existe-t-il des situations dans lesquelles la médiation n’est, au contraire, pas indiquée ?
JF : Dans le cas d’une forte prĂ©somption de harcèlement, de rapports dominant/dominĂ©, la mĂ©diation n’est pas indiquĂ©e. Il faut, en premier lieu, procĂ©der Ă une enquĂŞte et, dans le cas oĂą le harcèlement est avĂ©rĂ©, appliquer des sanctions appropriĂ©es.Â
MC : Dans le cas du harcèlement, nous pouvons intervenir après l’enquĂŞte, dans une logique rĂ©paratrice, auprès de l’équipe qui est amenĂ©e Ă rester.Â
Quelles sont les grandes étapes de la médiation collective ?
JF : Il faut d’abord noter qu’il n’y a pas une seule manière de faire. Le mĂ©diateur s’adapte au contexte de l’entreprise, Ă la situation et aux personnes. De manière gĂ©nĂ©rale, la première Ă©tape consiste en une phase prĂ©paratoire de diagnostic.Â
MC : Nous organisons tout d’abord une session d’information en prĂ©sence de toutes les personnes concernĂ©es. Nous nous prĂ©sentons, puis nous expliquons ce qu’est la mĂ©diation et l’employeur revient sur les raisons pour lesquelles cet outil est proposĂ©.Â
JF : Ensuite nous recevons les personnes individuellement, avec leur consentement bien sĂ»r. Cela nous permet de comprendre le vĂ©cu de chacun. Qui dit conflit dit Ă©motions intenses. Souvent, les personnes ne comprennent pas le « pourquoi » ou bien ne sont pas vraiment en mesure d’expliquer l’origine du conflit. Ces entretiens individuels permettent donc de clarifier la difficultĂ©, de faire un pas de cĂ´té : « Quels sont les problèmes concrets auxquels je suis confrontĂ© aujourd’hui ? Qu’est ce qui relève de mon pouvoir, ce sur quoi je peux agir ? Et qu’est-ce qui relève du pouvoir de direction, sur lequel je n’ai pas la main ? ».Â
MC : Cette Ă©tape d’entretien individuel nous permet aussi de structurer la dĂ©marche et de dĂ©finir une mĂ©thodologie plus prĂ©cise : par exemple, la crĂ©ation de sous-groupes, qui en fera partie et pourquoi. Ensuite, nous rĂ©unissons Ă nouveau toutes les personnes pour leur prĂ©senter la mĂ©thode choisie.Â
Donc la phase de préparation consiste à faire une première communication, puis à recevoir les personnes concernées de façon individuelle. Après ces premiers entretiens, les médiateurs déterminent la méthode précise et en informent les collaborateurs.
JC : C’est en tout cas la façon dont nous travaillons avec Michael. Les sessions de mĂ©diation Ă proprement parler commencent dans un second temps. Petit Ă petit, nous cartographions les difficultĂ©s. Nous ne considĂ©rons pas uniquement les personnes, mais Ă©galement l’organisation de travail, d’oĂą l’aspect systĂ©mique :Â
- difficulté de communication : la façon de parler, d’écrire les emails, de demander quelque chose, de faire du feed-back ;
- organisation : les process, le pĂ©rimètre de responsabilitĂ©s (oĂą le travail des uns s’arrĂŞte et oĂą celui des autres commence). Cela peut gĂ©nĂ©rer des Ă©changes très forts, avec des tensions qui s’extĂ©riorisent par des pleurs.Â
MC : Je vais vous donner l’exemple d’un collectif que nous avons accompagnĂ©. Il s’agissait d’une entreprise en forte croissance, rĂ©alisant des fusions/acquisitions, et donc avec l’enjeu de faire travailler ensemble des entitĂ©s avec des cultures hĂ©tĂ©rogènes, comme l’huile et l’eau qui ne se mĂ©langent pas facilement. Au cours de la mĂ©diation, nous avons compris qu’une partie du problème rĂ©sidait dans le fait que les conventions collectives n'Ă©taient pas les mĂŞmes, ce qui avait créé des situations d’injustices salariales rĂ©elles pour une partie des collaborateurs. A cela, s’ajoutaient des malentendus causĂ©s par des pratiques de travail diffĂ©rentes. Nous avons pu mettre les process Ă plat, et chacun a pu comprendre que les autres n’étaient pas de mauvaise volontĂ©, mais continuaient simplement Ă appliquer les mĂ©thodes dont ils avaient l’habitude.Â
JF : Derrière des comportements irritants, il peut y avoir de vraies souffrances, diverses interprĂ©tations d’une mĂŞme rĂ©alitĂ©. Il est donc fondamental de ne pas brĂ»ler les Ă©tapes. Nous devons Ă©cluser chaque problème un Ă un, de façon mĂ©thodique et structurĂ©e. Au fur et Ă mesure, on peut ĂŞtre amenĂ© Ă revenir en arrière si l’on se rend compte qu’un sujet Ă©motionnel n’a pas encore Ă©tĂ© Ă©clusĂ©. C’est le rĂ´le du mĂ©diateur : faire circuler la parole, aider les personnes Ă clarifier, Ă faire la part des choses et Ă communiquer de façon respectueuse.Â
Et que se passe-t-il une fois que l’on a cartographié l’ensemble des problèmes et crevé l’abcès émotionnel ?
MC : On entre alors dans la troisième et dernière phase : la recherche de solutions. A partir du travail de cartographie, les besoins de chacun se clarifient. Ça peut ĂŞtre d’adapter la charge de travail ou les objectifs, ou encore le fait d’obtenir de la reconnaissance. On procède par brainstorming pour trouver des solutions concrètes.Â
Pourquoi intervenez-vous ensemble ?
JF : Nous apprécions de former un binôme avec un homme et une femme, avec des écoutes, des manières d’être différentes. Nous avons aussi une complémentarité de connaissances et de compétences liée à nos profils : moi-même, ancienne avocate, très bonne connaissance des conflits en entreprises, des organisations et des relations sociales, Michael une connaissance plus fine de la vie de l’entreprise et de ses enjeux.
MC : En conclusion, je dirais que notre travail consiste Ă permettre aux entreprises de dĂ©dier aux collaborateurs un espace de parole. Cela permet d’expliciter les non-dits. Sans cela, on peut passer beaucoup de temps, et gâcher beaucoup d’énergie, Ă ressasser des griefs, des malentendus, des non-dits, parfois des annĂ©es. Le mĂ©diateur, en tant que tiers, permet Ă chacun de prendre du recul sur ses Ă©motions. C’est cela qui permet aux personnes de partager leurs insatisfactions de façon constructive et de trouver des solutions. La mĂ©diation collective a cette particularitĂ© qu’elle dĂ©bouche très souvent sur des rĂ©flexions profondes et systĂ©miques propres au fonctionnement de l’entreprise. Si on accepte l’exercice, elle permet aux directions de cheminer vers un changement efficient et acceptĂ© de leur organisation.Â

Illustration : Maxence Walbrou (https://bloculus.com/5-etapes-pour-mener-une-mediation/)
Psychologue clinicienne - Consultante
Psychologue depuis 10 ans, Emma met son expérience de terrain au service des préventeurs, RH et élus, souvent en première ligne et eux aussi fragilisés.
Son objectif : leur transmettre des outils …
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