Comment fixer le seuil de déclenchement d’une alerte souffrance au travail ?

Publié le 21/09/2022 à 07:58·Modifié le 25/10/2022 à 15:16
·

Temps de lecture : 5 min

Attention

La réglementation a pu évoluer depuis la publication de cet article. Pensez à vérifier les textes en vigueur.

De nombreuses entreprises ont déjà fait l’effort de définir un process concernant la levée d’alertes souffrance au travail. Malheureusement, la peur de « mal faire » conduit parfois les acteurs de la prévention à aggraver la situation en tentant de l’apaiser.

Réagir trop tôt ou trop tard

L’impair le plus courant concerne la temporalité du déclenchement de l’alerte :

  • rĂ©agir trop tĂ´t, mu par l’inquiĂ©tude ou un sentiment de culpabilitĂ©, peut conduire Ă  surcharger les RH ou les Ă©lus du CSE et Ă  habituer les personnes concernĂ©es Ă  ĂŞtre « prises en charge » au dĂ©triment d’une rĂ©gulation naturelle des difficultĂ©s mineures ;
  • rĂ©agir trop tard, se mĂ©fiant d’une tentative d’instrumentalisation ou se rĂ©pĂ©tant « ça va aller », c’est prendre le risque de laisser une situation s’envenimer jusqu’à l’arrĂŞt maladie ou la dĂ©mission, mais aussi de voir Ă©merger des conflits dans l’équipe concernĂ©e (compensation de la charge de travail) ou entre l’employeur et les reprĂ©sentants du personnel.

Au-delà de l’aide apportée à une personne en souffrance, l’enjeu pour l’employeur est à la fois de protéger le collectif et de conserver un dialogue social de bonne qualité, sans l’entacher de suspicion sur le long terme.

Choisir des critères objectifs pour déclencher une alerte

On peut trouver en quelques clics sur internet des listes de signaux faibles auxquels être attentif : irritabilité, troubles du sommeil et de la concentration, isolement, etc. Cependant, même en y étant sensibilisé, il peut être difficile de leur attribuer un seuil déclencheur pour l’action. En effet :

  • la plupart des signes physiologiques ne se repèrent pas Ă  l’œil nu, ou bien il est dĂ©licat de les aborder dans le cadre professionnel (exemple : troubles digestifs, baisse de la libido) ;
  • les signaux d’ordre Ă©motionnels sont difficilement observables lorsque l’on ne cĂ´toie pas le collaborateur au quotidien (exemple : perte de confiance en soi) ;
  • les rĂ©actions sont diffĂ©rentes en fonction des individus. LĂ  oĂą l’un sera connu pour se plaindre Ă  chaque contrariĂ©tĂ© auprès de qui voudra bien l’écouter, un autre aura tendance Ă  s’exprimer par euphĂ©misme (exemple : « je ne dors pas très bien » pour « je me rĂ©veille systĂ©matiquement Ă  3h du matin sans pouvoir me rendormir »).

Le process de levée d’alerte doit donc expliciter des critères objectifs. En première intention, on créera une liste de questions à partir des signes répertoriés par l’INRS ou toute autre instance de vigilance qui, à la manière d’une « check list », permettra de rendre compte, de la manière la plus factuelle possible, de l’état de la personne concernée. Voici un exemple concernant les troubles du sommeil :

Signes Ă  investiguer

Exemple de questions

Réveil fréquent

Combien de fois vous réveillez-vous par nuit ? Parvenez-vous à vous rendormir facilement ? Si non, en combien de temps environ ?

Difficulté à s’endormir

A quelle heure pensez-vous vous endormir ?

Réveil précoce

A quelle heure vous réveillez-vous ?

Sentiment de fatigue au réveil

Avez-vous des cauchemars ? Est-ce que le travail est présent dans les thèmes de vos cauchemars ? De quelle manière cette fatigue vous impacte-t-elle ?

Tous problèmes de sommeil confondus

Le problème se présente-t-il toutes les nuits ? Sinon, combien de fois par semaine en moyenne ?

Le problème se présente-il les veilles de journées non travaillées ou pendant vos vacances ?

On peut également imaginer un système de points avec un seuil déclencheur, chaque critère se voyant attribuer un nombre de points différenciés. Par exemple (liste non exhaustive) :

  • envoie plus de 2 emails par semaine après 20h ;
  • prolonge son temps de travail de plus d’une heure quotidienne ;
  • se prĂ©sente en retard plus de deux fois par semaine ;
  • commet plus de 2 erreurs par semaine concernant des tâches simples ;
  • ne participe plus aux moments de pause avec les collègues depuis plus de dix jours (dĂ©jeuner, cafĂ©) ;
  • score Ă©levĂ© Ă  un test des services de prĂ©vention et de santĂ© au travail Ă©valuant le stress ;
  • s’est entretenu de ses difficultĂ©s avec plus d’une personne (manager, RRH, Ă©lu, collègue) et/ou Ă  plusieurs reprises au cours des 3 semaines passĂ©es ;
  • Ă©nonce des phrases laissant penser qu’il/elle a des idĂ©es suicidaires (exemple : « tout ce que je veux, c’est m’endormir et que ça s’arrĂŞte »).

Définir un suivi

Le process de prise en charge de l’alerte ne doit pas s’arrêter au déclenchement, mais doit comporter une stratégie de suivi :

  • action Ă  dĂ©ployer : entretiens avec un supĂ©rieur hiĂ©rarchique ou un membre des RH, visites auprès des services de santĂ© et de prĂ©vention au travail, orientation vers un professionnel hors entreprise (mĂ©decin spĂ©cialiste, thĂ©rapeute, assistante sociale, etc.), adaptation de la fiche de poste, mĂ©diation, etc. Attention ici : le suivi ne doit jamais reposer sur un seul interlocuteur. L’idĂ©e consiste Ă  construire un maillage autour de la personne en souffrance ;
  • rĂ©tro planning : suivi sur 1 mois, 3 mois, 6 mois ou plus ;
  • indicateurs de rĂ©solution : avis favorable du mĂ©decin du travail, retour Ă  un rythme de travail satisfaisant, verbalisation de la personne concernĂ©e, etc.

Contrairement aux critères de déclenchement de l’alerte qui doivent être fermement établis, les éléments concernant le suivi proposent des scénarios (exemple : suivi léger, suivi rapproché) et un « service minimal » à accomplir.

Enfin, le suivi devrait également prévoir des modalités d’organisation du travail de l’équipe dont la personne concernée fait partie, surtout si cette dernière ne parvient pas à assumer la charge de travail qu’elle gère couramment.

Toute situation de crise suppose de dépasser le ressenti pour agir avec discernement. Peu importe que l’employeur fasse preuve ou non d’une sollicitude sincère envers ses collaborateurs. Seul compte le résultat : ne pas commettre de négligence et accompagner la résolution des problèmes jusqu’à leur dénouement.

Sur un sujet proche vous pouvez consulter l’article « Manager de proximité : comment gérer l’absence pour maladie d’un collaborateur ? ».

Auteur Emma Pitzalis
Emma Pitzalis

Psychologue clinicienne - Consultante

Psychologue depuis 10 ans, Emma met son expérience de terrain au service des préventeurs, RH et élus, souvent en première ligne et eux aussi fragilisés.

Son objectif : leur transmettre des outils …

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