La crise sanitaire… au service d’une prise de décision plus partagée ?

Publié le 21/04/2021 à 08:46
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Temps de lecture : 5 min

Attention

La réglementation a pu évoluer depuis la publication de cet article. Pensez à vérifier les textes en vigueur.

Après presque un an, le travail à distance imposé pour une importante partie des travailleurs français et la nécessité pour de nombreux managers à réinventer la traditionnelle logique managériale de commande et contrôle, interrogent la question de la confiance et du pouvoir décisionnel accordés aux équipes. En effet, une partie des managers réticents à lâcher prise se sont finalement rendu compte qu’ils pouvaient faire confiance à leurs équipes, amorçant un management plus horizontal et collaboratif.

Des modes de gouvernance plus partagés

Cette transition forcée remet sur la table la question des modes de gouvernance plus partagés. Dans un environnement devenu plus volatile, ambigu, incertain et complexe, savoir innover et s’adapter est un enjeu majeur qui supplante peu à peu les traditionnels enjeux de productivité et de profitabilité accrues. Face à ces nouveaux défis, différents modèles organisationnels plus horizontaux sont mobilisés (organisations sociocratiques, agiles, opales, holacratiques, libérées, etc.), ayant pour particularité de mettre la décision partagée au cœur de leurs modes de fonctionnement. Sans pour autant changer drastiquement d’organisation du travail, de plus en plus d’entreprises tentent de s’en inspirer, passant ainsi d’une autorité centralisée au pouvoir décisionnel concentré dans les mains d’une hiérarchie très formalisée, à des formes plus distribuées où les équipes du terrain prennent une majorité des décisions. Par ailleurs, les études montrent que lorsque le pouvoir décisionnel est partagé, il induit un sentiment de contrôle sur le travail et génère chez les individus un sentiment de satisfaction, de la confiance, de l’engagement et de la motivation, eux-mêmes vecteurs à plus grande échelle de plus de réactivité, de fluidité, d’innovation et, in fine, une meilleure résilience organisationnelle.

La nécessité d’une transformation culturelle profonde

Néanmoins, ce changement de paradigme semble bien plus facile à dire qu’à faire car il implique une transformation culturelle profonde. En effet, la particularité des organisations qui tendent à décentraliser le pouvoir décisionnel est notamment marquée par le fait qu’elles agissent sur la base d’une autre conviction : celle que les équipes du terrain ont la meilleure compréhension des situations et peuvent y répondre plus intelligemment. Le pouvoir est placé là où est le savoir.

Pourtant, nombreuses sont les raisons invoquées par les dirigeants et managers pour justifier la centralisation du pouvoir et le maintien du statu quo. Martin Werlen, co-fondateur du cabinet de conseil Resiliences by Ouishare, accompagne les organisations vers ces processus de prise de décision partagée. Il démystifie pour nous quelques-uns des arguments exprimés :

  • « Mes collaborateurs sont incapables d’être autonomes, ils ne veulent pas prendre de dĂ©cision » : après des dĂ©cennies de participation tronquĂ©e et de mode commande-contrĂ´le, nous ne pouvons pas dĂ©cemment attendre de tous les individus qu’ils acceptent volontiers de prendre davantage de responsabilitĂ©s. L’autonomie n’est pas innĂ©e, elle se dĂ©veloppe progressivement en crĂ©ant des espaces de responsabilisation et de dĂ©cision opĂ©rationnelles au sein desquels les managers soutiennent fortement leurs Ă©quipes ;
  • « Si on est trop nombreux pour dĂ©cider ça va prendre trop de temps » : il s’agit d’une croyance fondĂ©e sur la seule connaissance du consensus, qui en effet s’avère souvent impossible en entreprise, mais il existe d’autres mĂ©thodes de prise de dĂ©cision collective très efficaces telles que la gestion par consentement ou la sollicitation d’avis sur lesquelles il faut former les managers et leurs Ă©quipes ;
  • « Je n’ai pas le temps d’expliquer » : s’il est vrai qu’une des difficultĂ©s majeures d’un manager est le manque de temps, la mise en place et l’acculturation Ă  ces processus dĂ©cisionnels est un investissement de dĂ©part rapidement rentabilisĂ© par le gain de temps pour les managers sur l’ensemble des dĂ©cisions prises par leurs Ă©quipes concernant des questions opĂ©rationnelles ;
  • « Mais si je partage le pouvoir, il me reste quoi ? » : c’est une question fondamentale et il est majeur d’y rĂ©pondre. Michel Crozier et Erhard Friedberg soulignaient la dimension politique de la dĂ©cision, instrument potentiel de pouvoir. Les auteurs dĂ©crivent les organisations comme le théâtre de jeux oĂą les acteurs tentent de maximiser leurs intĂ©rĂŞts, de prĂ©server leurs zones d’incertitudes et de pouvoir ainsi que d’agir en stratège pour obtenir des bĂ©nĂ©fices. Partager le pouvoir de dĂ©cision est une invitation Ă  dĂ©velopper de nouvelles responsabilitĂ©s de management et Ă  en dĂ©laisser certaines. Cela implique de sortir d’un modèle commande-contrĂ´le descendant pour favoriser un modèle plus Ă©mergent oĂą le manager est « au service » de ses Ă©quipes. Son rĂ´le est fondamental puisqu’il vient en soutien de ses Ă©quipes et est garant du cadre permettant Ă  celles-ci de prendre les bonnes dĂ©cisions, d’agir selon une vision commune et de s’organiser pour suivre la bonne rĂ©alisation de ces dĂ©cisions en lien avec les objectifs de l’organisation.

Et si finalement la prise de décision partagée renouvelait bien plus le management de proximité qu’elle ne le fait disparaître ?

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Références
Barasa, E., Mbau, R. and Gilson, L. (2018). What Is Resilience and How Can It Be Nurtured? A Systematic Review of Empirical Literature on Organizational Resilience. International Journal of Health Policy and Management, 7(6), pp.491-503.
Crozier, M., & Friedberg, E. (1977). L'acteur et le système. Paris, Le Seuil
Demerouti, E., Bakker, A. B., Nachreiner, F., & Schaufeli, W. B. (2001). The job demands-resources model of burnout. Journal of Applied Psychology, 86(3), 499–512.
Friedberg, E. (1993). Le pouvoir et la règle. Dynamiques de l'action organisée. Paris, Le Seuil
Lengnick-Hall, C., Beck, T. and Lengnick-Hall, M., 2011. Developing a capacity for organizational resilience through strategic human resource management. Human Resource Management Review, 21(3), pp.243-255.

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Mathilde Brière

Consultante, Dr Sciences de Gestion

Diplômée d’un Master 2 de Psychologie Sociale des Organisations de l’Université Paris X Nanterre-La Défense et d’un doctorat en Sciences de Gestion du laboratoire pluridisciplinaire LIPHA, Mathilde …

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